Sans
qu’on l’ait forcément remarqué, un événement
important s’est produit sur le marché
interbancaire européen au cours des quinze
derniers jours. Alors que les taux d’intérêt
reculaient de manière continue depuis
le 9 octobre dernier1,
cette chute semble désormais terminée.
La hausse est certes modeste : d’un point
bas à 1,237 % le 19 mai dernier, le taux
Euribor 3 mois atteint désormais 1,286
% (contre 5,39 % au plus haut le 9 octobre).
Elle traduit néanmoins plusieurs faits
importants.
En
premier lieu, cette stabilisation indique
un arrêt des anticipations de baisse des
taux de la BCE. Jusqu’à récemment, les
marchés prévoyaient (espéraient ?) que
l’Institution francfortoise rejoindrait
ses consœurs et adopterait une politique
à taux zéro. Cette anticipation était
conforme aux préconisations des différentes
règles de la théorie économique définissant
le taux d’intérêt directeur optimal dans
un contexte d’inflation nulle et de récession
profonde2.
Toutefois, lors de la conférence de presse
qui s’est tenue à l’issue du Conseil de
Politique Monétaire du 4 juin dernier,
Jean-Claude Trichet a de nouveau laissé
entendre que le niveau présent de 1 %
devrait constituer le point bas du cycle
actuel3.
Selon toute vraisemblance, la prochaine
décision de la BCE concernant les taux
directeurs devrait donc annoncer une hausse.
Cette dernière devrait toutefois, selon
nous, être reportée à la fin d’année 2010,
voire même au premier semestre 2011.


Ensuite,
cet arrêt de la baisse des taux interbancaires
traduit le fait que, si l’amélioration
de la situation des banques observée au
cours des derniers mois est réelle et
significative, pour autant, nous sommes
encore loin d’enregistrer un "retour
à la normale". Pour preuve, à 40
pbs environ actuellement (contre 180 pbs
au plus haut en octobre), le spread entre
le taux Euribor 3 mois et le taux OIS
(swap) 3 mois n’a toujours pas retrouvé
les niveaux stables qu’il connaissait
avant la crise (entre 5 et 10 pbs). De
même, alors qu’avant la faillite de Lehman
Brothers, et a fortiori avant le
déclenchement de la crise financière en
août 2007, la BCE arrivait à contrôler
le niveau et la volatilité du taux au-jour-le-jour
(eonia), ce n’est désormais plus le cas.
Les signes récents d’amélioration sont
en effet insuffisants pour parler de normalisation,
comme l’a reconnu la semaine dernière
Paul Mercier, directeur général adjoint
des opérations de marché à la BCE.
Cette
amélioration seulement partielle des marchés
interbancaires se retrouve d’ailleurs
dans le maintien de réserves excédentaires
des banques dans le bilan de la BCE. Avant
la crise, ces dernières étaient nulles.
Avec la hausse de l’incertitude liée à
la faillite de Lehman Brothers et, plus
généralement, avec les difficultés du
monde bancaire, elles ont bondi, atteignant
des niveaux inédits depuis la mise en
place de la BCE. Aujourd’hui, malgré toutes
les interventions de la banque centrale
et l’action des gouvernements, elles n’ont
toujours pas complètement disparu et ce,
malgré un taux de rémunération "ridicule"
(0,25 %, contre 3,25 % en octobre dernier).


Enfin,
cet arrêt de la baisse des taux interbancaires
traduit, de manière paradoxale, un retour
à l’optimisme sur les marchés. Les quelques
signes récents d’amélioration de la conjoncture
internationale (remontée des indices de
climat des affaires, moindres suppressions
d’emplois aux Etats-Unis, amélioration
de la conjoncture dans plusieurs pays
asiatiques, etc.) se sont en effet traduits
par une forte baisse de l’aversion pour
le risque.

En
conséquence, les marchés actions se sont
redressés, les taux longs, bien que toujours
faibles, ont corrigé la baisse record
des derniers mois, le prix des matières
premières est reparti à la hausse, le
dollar a retrouvé sa tendance structurelle
baissière.

Source
: Natixis
Dans
ce contexte, les marchés se sont mis à
croire à une remontée plus rapide que
prévu des taux directeurs (en particulier
aux Etats-Unis). Cette anticipation explique
ainsi, en partie, la hausse très récente
(et très mesurée) des taux interbancaires
européens.
Pour
autant, comme nous l’avons vu plus haut,
cette hypothèse de durcissement prochain
de la politique monétaire de la BCE nous
semble peu probable. En effet, pénalisée
par la poursuite du désendettement des
agents privés, l’économie européenne a
du temps avant de se redresser. Dans ce
cadre, la BCE n’aura pas la latitude suffisante
pour remonter ses taux avant, au plus
tôt, la fin d’année prochaine. En conséquence,
contrairement à ce que les anticipations
de marché pourraient annoncer (Euribor
3 mois supérieur à 2 % d’ici un an), la
remontée du taux Euribor 3 mois devrait
être très lente et très mesurée.

Alexandre BOURGEOIS
Natixis
1
Date de l’annonce des plans de sauvetage des banques européennes par les dirigeants européens réunis à Paris.
2 La règle la plus simple, la règle de Taylor, qui fait varier le taux directeur optimal en fonction du taux d’intérêt réel d’équilibre, de l’output gap et de l’inflation gap, indique pour le mois de mai un taux de - 2,6 % !
3 "Les taux sont actuellement à un niveau approprié".